Séminaire à Lyon sur le cyberharcèlement des femmes, avec Laure Salmona et Aurélie Olivesi

Au début du mois, j’ai eu l’occasion de présenter mon nouveau de projet de recherche sur les pratiques de résistance des femmes face à l’antiféminisme en ligne (soutenu par le CRSH), lors d’un séminaire fort stimulant qui a eu lieu à la Maison des Sciences Humaines (MSH) de Lyon Saint-Etienne. Le séminaire, intitulé Cyberharcèlement et antiféminisme en ligne, était organisé par Adrian Staii (Université Lyon 3, ELICO) et par les axes Sociétés et humanités numériques et Genre de la MSH.

Une murale que j’aime bien, à Lyon.

(c) M. Millette 2022

Avant d’en dire davantage sur le séminaire, j’aimerais souligner les expertises de mes deux cochercheures pour le projet sur la résistance : Mélissa Blais, sociologue spécialiste de l’antiféminisme, et Michelle Stewart, qui mène actuellement une enquête sur les extrêmes droites en ligne. L’équipe est complétée par deux étudiantes, Judith McMurray et Camille Nicol.

Un séminaire riche et cohérent

Avec la complicité essentielle d’Aurélie Olivesi (IUT Lyon 1, ELICO), qui agissait également à titre de discutante, le séminaire s’est avéré particulièrement fécond et riche. La première présentation était donnée par Laure Salmona, cofondatrice et trésorière de l’association Féministes contre le cyberharcèlement, qui présentait les résultats d’une enquête menée à la fin de 2021 auprès des Français et des Françaises avec le concours de la firme de sondage IPSOS. Les résultats de l’enquête et les infographies produites par le collectif sont disponibles ici pour diffusion.

Disons que ces données mettaient bien la table à ma présentation, qui tenait d’abord à déplier la spécificité genrée des violences en ligne dont fait partie le cyberharcèlement, ainsi qu’à définir brièvement l’antiféminisme.

Quelques mots sur l’antiféminisme

L’antiféminisme est un concept large et pertinent pour penser toute une gamme d’expériences négatives et violentes que vivent les femmes dans la vie de tous les jours, en ligne et hors ligne. L’antiféminisme regroupe des propos, gestes et comportements qui visent à intimider, harceler, ridiculiser ou dévaloriser les femmes, à les faire taire et à les maintenir dans une position subalterne (Descarries 2005 ; Blais et Dupuis-Déri 2015). Ce concept recouvre donc le continuum des violences (Kelly 2019), allant de gestes ou propos dégradants (des memes, des « jokes » sexistes) jusqu’à des attaques directes et des appels au viol ou au meurtre. Si l’antiféminisme peut effectivement s’exprimer de manière outrageusement violente, il peut aussi insidieusement passer inaperçu parce que trop « ordinaire » dans nos sociétés sexistes.

« Pour ma part, […] par l’expression « antiféminisme ordinaire », je désigne les discours et les pratiques qui, sans nécessairement recourir à des interprétations fallacieuses, extrémistes ou moralisantes, s’opposent, implicitement ou explicitement, aux projets portés par le féminisme et font obstacle aux avancées des femmes dans les différents domaines de la vie sociale, ces avancées vers l’égalité étant perçues comme menaçantes pour un ordre social dont l’équilibre est fondé sur la hiérarchie sexuelle et la domination masculine. »

Francine Descarries, 2005, revue Recherches féministes, p. 137–151

J’ai ensuite rapidement présenté le projet de recherche, lancé il y a quelques mois, et j’ai profité de l’occasion de ce séminaire pour tester une première typologie des résistances des femmes face à l’antiféminisme en ligne. Cette typologie est inspirée en partie de quelques travaux en sciences sociales et en études féministes, ainsi que de mes observations en ligne. Voilà plus d’un an que je prépare la recherche, j’ai pu repérer certaines tendances – lorsqu’elles laissent des traces! Toutes les formes de résistance ne sons pas visibles… Pensons à la déconnexion, par exemple.

Penser la résistance au-delà des traces visibles en ligne

Car c’est là une des contributions que le projet souhaite réaliser : documenter les pratiques de résistances des femmes qui relèvent de la communication numérique et de leur usage des médias sociaux, mais sans se limiter aux traces visibles en ligne. Par exemple, cesser d’utiliser un réseau pendant un temps par mesure de care, signaler un contenu violent ou bloquer le compte d’un individu qui nous insulte sont des gestes qui ne laissent pas de trace visible et qui exigent que l’on rencontre et discute avec des femmes pour décrire et comprendre ce qu’elles font.

Je ne présenterai pas la typologie ici, elle évolue encore et les prochaines étapes de la recherche, dont des entrevues semi-dirigées qui permettront de mieux la formaliser sur le plan axiologique à partir des données empiriques.

Cela dit, j’aimerais terminer avec une des catégories de la typologie testée à Lyon qui a suscité le plus de commentaires. Il s’agit du silence politique. J’emprunte cette expression à la sociologue Sandrine Ricci, qui a notamment contribué aux travaux récents sur les violences sexuelles dans les milieux académiques au Québec. J’interprète ici ce type de silence comme étant chargé de sens, comme une forme de résistance. Le silence politique s’éloigne du silence apathique, c’est le silence de celle qui se tait, mais se tient debout pour accuser le coup.

Silence politique sur TikTok

Il me semble que ce type de silence, combiné à des pratiques de témoignages, s’incarne de manière particulièrement saillante sur TikTok. Dans des vidéos où elles restent silencieuses, des femmes, des adolescentes, des personnes non binaires et queers, des personnes en situation de handicap se montrent alors qu’un jeu de montage affiche à l’écran les commentaires haineux, violents, racistes, misogynes, transphobes, capacitistes et j’en passe, qu’elles reçoivent. L’effet interpelle. La personne se met en scène comme elle le souhaite. Souriante et narquoise, en pleurs, désabusée, dépassée, mais le plus souvent en silence.

Il existe aussi un type similaire de vidéo où la personne TikTokeuse répond à des commentaires. La mise en scène et l’effet est différent. Le travail autour du silence m’intéresse, surtout dans une plateforme initialement développée autour du partage de vidéos sur des extraits musicaux.

À méditer.

D’ailleurs, si le séminaire vous intéresse, une version balado sera éventuellement disponible sur le site de la MSH de Lyon Saint-Etienne. Je l’ajouterai sur mon site. 🙂

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