Les enjeux numériques pour 2019

J’ai eu le plaisir d’être l’une des invité.e.s de Gérald Fillion pour l’édition spéciale de fin d’année de RDI Économie, intitulée Prospectives 2019 (en ondes aujourd’hui et 2 janvier). En compagnie de l’économiste Mia Homsy, de l’Institut du Québec, et de l’entrepreneur Nicolas Duvernois, de Pur Vodka, nous avons répondu à une série de questions portant sur les principaux enjeux à surveiller en 2019.

RDI Economie Millette dec 2018

Je me permets de partager ici quelques unes de mes réflexions suite à cet exercice fort intéressant. En gros, j’ai ciblé trois points :

  1. D’abord, ce que j’espère pour le gouvernement provincial. Faut bien rêver un peu.
  2. Ensuite, les enjeux numériques pour le gouvernement fédéral, puisque 2019 sera une année électorale
  3. Finalement, comme 2018 a été l’année où l’environnement est enfin revenue à l’agenda politique, je pense qu’il faut parler du coût environnemental du numérique.

 

1. Au niveau provincial, quelques souhaits pour le gouvernement Legault

Au niveau provincial, je rêve d’un plan numérique qui ait de l’allure… je veux dire par là un plan complet et concret, qui prenne en compte tant l’éducation aux médias numériques (importance des sources, importance d’apprendre comment vérifier la crédibilité des publications, expression en ligne, pratiques responsables pour la protection de la vie privée, etc.), mais aussi la gouvernance des données des Québécois.e.s (ce qui inclut nos données qui sont logées dans des serveurs états-uniens ou encore qui transitent sur des infrastructures appartenant à des géants états-uniens comme Google, Amazone, Facebook et autres) et des taxations adéquates sur les contenus numériques et les achats en ligne.

 

Il y a quelques jours, j’ai reçu un message de Spotify m’expliquant qu’à compter de 2019, mon compte allait être modifié parce que la perception d’une taxe provinciale allait s’ajouter – YÉ! Enfin! Oui, j’accepte! Et je veux que mes pratiques en ligne soient taxées afin que les industries culturelles d’ici continuent d’être financées par la vente de mon attention et de mes données (le modèle publicitaire du web repose principalement sur ce double levier, ce qui signifie qu’actuellement et depuis plusieurs années, ces revenus vont vers les États-Unis, dans les poches des GAFAM, et vers la Suède pour Spotify).

 

2. Quels enjeux numériques pour la campagne électorale fédérale?

Probablement aucun, malheureusement. Je crois que personne ne gagnera d’élection avec des politiques numériques fortes.

Pour le moment, du moins.

Ça reste un enjeu trop « abstrait » aux yeux d’une large part de la population. Pourtant, Internet, c’est notre quotidien depuis plusieurs années déjà. Nos vies professionnelles et personnelles sont traversées de pratiques numériques. Il est plus que temps de se doter de politiques en conséquence.

La gouvernance numérique devrait être un enjeu fondamental de la campagne électorale 2019. Je l’espère, en tout cas. En fait, ça aurait dû l’être IL Y A DIX ANS. Mais bon, on devrait éventuellement finir par se réveiller… Surtout que 2018 a commencé avec le scandale Facebook – Cambridge Analytica. Et que le New York Times a révélé cette semaine que Facebook a joyeusement pillé nos données bien au-delà de cette sale affaire.

Une gouvernance du numérique saine et intelligente prendrait en compte toutes les facettes du phénomène. Comme la sécurité et la protection des données. Mais aussi l’exode des capitaux de nos poches collectives vers l’étranger (surtout les États-Unis, pour profiter à des entreprises plusieurs fois milliardaires) en revoyant notamment les procédés de taxation et les pratiques d’optimisation fiscale. Cela comprendrait aussi un encadrement légal des géants du Web afin de mieux protéger les données des Canadien.ne.s.

Dans une entrevue à Midi info cette semaine, Florian Martin-Bariteau (à 11h43) explique de manière éloquente pourquoi le Canada a cruellement besoin d’une gouvernance du numérique. Il souligne notamment que bien que nous ayons quelques lois et institutions en place, comme le Commissaire à la vie privée, ces initiatives n’ont « pas de dents » et que les géants du Web peuvent dont tout se permettre sans jamais craindre des représailles canadiennes. En clair, notre Commissaire à la vie privé peut communiquer à Facebook (ou n’importe quel des GAFAM) que « ceci n’est pas bien », mais il n’a aucun pouvoir pour sanctionner l’entreprise. En contraste, certains pays se sont dotés de lois permettant de sanctionner ces entreprises : en Europe, on peut percevoir une pénalité allant jusqu’à 4% des revenus mondiaux des entreprises contrevenantes.

Le cadre législatif canadien devrait également prendre en compte les développements des décisions basées sur des opérations algorithmiques (des formules mathématiques qui trient des requêtes, des informations, des individus, par exemple) et l’intelligence artificielle. Les algorithmes sont toujours biaisés – plusieurs travaux scientifiques le montrent. Il est faux de penser qu’un algorithme est « neutre », puisqu’il est toujours programmé par un ou des humains pour répondre à des critères choisis par des personnes qui sont généralement techno-savantes et plutôt en position dominante dans la société. Si cela vous semble abstrait, lisez le livre Automating Inequality – How High-Tech Tools Profile, Police, and Punish the Poor de Virgina Eubanks. Cette chercheuse étudie la pauvreté aux États-Unis depuis des décennies et qui s’est intéressée au travail des algorithmes qui augmentent le désarroi et la stigmatisation des personnes pauvres. Elle documente minutieusement trois études de cas récentes qui donnent l’impression d’assister à un accident de train au ralenti. Ça donne mal au cœur.

Une saine gouvernance du numérique devrait également prendre en compte les impacts environnementaux.  Parce que ça n’est pas vrai que nous avons, individuellement, le pouvoir de négocier avec Apple et Microsoft pour exiger la fin de l’obsolescence programmée des appareils.  Un État, oui. Une loi canadienne claire avec sanction à la clé permettrait de nous protéger contre l’absurdité des téléphones à 1000$ qui durent deux ans (hello, Apple) en plus de ménager l’environnement.

 

3. Justement, parlons environnement : le numérique pollue

Je pense qu’une des vagues vertes à venir visera le numérique. Il y a quelques années, on passait au « sans papier » dans un souci de réduction de la consommation de papier.

Avez-vous vraiment besoin d’imprimer ce courriel? se demandait-on. Ça sonne rétro, aujourd’hui.

Bientôt, il faudra se demander si on a vraiment besoin d’envoyer ce courriel.

Parce que les processus qui permettent les communications numériques consomment une quantité faramineuse d’énergie*. Selon un reportage du Guardian paru cette année, des recherches sur le climat estiment que d’ici 2025, 1/5e de l’électricité produite mondialement sera consommée par Internet et les technologies numériques. Au Québec, nous avons le beau jeu de l’hydro-électricité, qui a des conséquences environnementales, mais qui n’est pas parmi les énergies ciblées comme polluantes.  Sauf que où passez-vous votre temps en ligne? Sur des sites québécois?  Plutôt dans le giron des GAFAM et des entreprises que ces géants possèdent, donc des entreprises américaines où les centrales au charbon sont encore très actives. Je ne suis pas une experte en énergie, mais le charbon et le nucléaire sont parmi les sources énergétiques les plus communes à part l’hydroélectrique, le solaire et l’éolien. Ce sont des énergies très polluantes. Selon ce même rapport, si la tendance se maintient, d’ici 10 ans, les technologies mobiles et objets connectés seront responsables de 3,5% des émissions polluantes.

Internet et le numérique sont concrets. Il y a du matériel impliqué. Des fils, des ondes, de l’énergie consommée, des ordinateurs, des serveurs pour faire tourner tout ça. Par exemple un des centres de données de Facebook, bâti en Oregon en 2010 devait faire 147 000 pieds carrés, et héberger des dizaines de milliers de serveurs. Mais pendant qu’on le bâtissait, la demande a tellement augmenté qu’on a ajouté un 2e bâtiment de 160 000 pieds carrés en cours de projet! En tout, ce data center est gros comme deux magasins Costco, plein d’ordinateurs très puissants (des serveurs) pour permettre aux abonné.e.s Facebook de mettre des « j’aime » sous des photos de chats. J’ironise, mais reste que la consommation énergétique de ces centres de données est immense.

Il faut surtout commencer à mesurer le poids environnemental de nos activités en ligne.

Cet automne, lors d’un passage à l’Université de Calgary, je discutais avec Mél Hogan, une des rares chercheuses à s’intéresser à la dimension environnementale du numérique, et elle m’expliquait que le coût énergétique d’une requête dans Google (quand on google quelque chose, finalement) est l’équivalent de l’électricité nécessaire pour faire bouillir un œuf.

Le numérique est là pour rester, je ne prône pas le retour au papier, aux chandelles ou au fax (quoique j’ai appris récemment que cette vieille technologie reste une des plus sûres en matière de transfère de données – c’est pourquoi les hôpitaux et pharmacies utilisent encore le fax. Comme quoi…).

Je milite plutôt pour une utilisation responsable des technologies numériques, à échelle individuelle et collective. Ça implique une certaine décroissance. Par exemple, au niveau individuel, se désabonner de toutes ces infolettres qu’on ne lit pas. Ou encore consulter les rapports du temps passé en ligne qui sont maintenant fournis avec la plupart des téléphones intelligents et réfléchir à un temps-écran qui a du sens pour nous avec un seuil maximal à respecter. Mais il y a aussi une dimension collective à ces enjeux et pour les prendre en compte, il faut un leadership politique conséquent, informé par les données scientifiques, pour des communisations numériques plus respectueuses des citoyen.ne.s et de l’environnement.

Bref, je croise les doigts pour 2019 et j’espère que si ce leadership ne vient pas, nous seront nombreux et nombreuses à l’exiger, car il est plus que temps.

 

* Et je ne parle pas ici de l’énergie et des ressources nécessaires pour produire tous les dispositifs technologiques (les objets, comme les téléphones) nécessaires pour faire ces communications numériques. J’ai rapidement mentionné l’obsolescence programmée plus tôt, mais même quand des objets durent longtemps, ils ont une empreinte écologique et les déchets qu’ils génèrent sont problématiques.

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