Donald Trump et les médias sociaux

Depuis l’élection du 45e président des États-Unis, on se pose de nombreuses questions quant au rôle des médias sociaux dans la politique. Le rôle des Facebook, Snapchat (Bernie Sanders avait une campagne innovante sur SnapChat) et autres Twitter a été abordé de plusieurs manières pendant la course à la présidence. Comment les gens s’informent, la radicalisation des discours, le rapport aux sources et les fausses nouvelles ont notamment constitué, et sont toujours, des noeuds importants du contexte démocratique actuel.

Le 24 avril dernier, je participais à une table ronde sur Trump et les médias sociaux, organisée par la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM, en compagnie de Karine Prémont et Hugo Loiseau, tous deux professeurs à l’université de Sherbrooke, animée par Frédérick Gagnon. Cette invitation à une table ronde fort stimulante m’a donné l’occasion d’articuler plus finement certains des éléments problématiques de l’usage que fait Trump des médias sociaux, et plus particulièrement de scruter son utilisation de Twitter et ce que cela implique au plan social et politique. Je vous partage ici un des aspects que j’ai développés lors de cette table ronde.

 

Trump : médiatique d’abord, politique ensuite

Donal Trump était une figure médiatique connue avant de se lancer en politique. Son personnage médiatique s’est notamment bâti à travers une présence télévisée pendant les 14 saisons de la télé-réalité The Apprentice. Cela peut sembler anodin, mais dans l’oeil du grand public, cette persona médiatique est associée à l’homme politique. Plus encore différentes études et commentaires de chercheurs (Couldry et Littler 2011 ; Elmer et Todd 2016 ; Andrejevic 2016) pointent que le discours véhiculé dans The Apprentice contribue à légitimer des nouvelles « compétences » associées à une « bonne attitude » en contexte entrepreneurial. Par exemple, l’engagement émotif, la passion, la flexibilité et l’ambition sont décrites à répétition comme des compétences phares, venant ainsi normaliser un discours néo-libéral. Trump, à travers les différentes saisons de The Apprentice, endosse également une logique selon laquelle il est bon de vouloir gagner coûte que coûte.

Ces mêmes travaux suggèrent que la manière que Trump a de s’exprimer contribue à simplifier les enjeux. Cela se passe principalement par le recours constant de Trump au lexique de la joute et de la compétition. Il met en place un cadrage où les gens sont « gagnants » ou « perdants », et tend à polariser les situations selon cette grille. Plus encore, dans les propos de Trump, la figure du « perdant » devient la tare par excellence, celle que l’on ridiculise et qu’il devient correct de mépriser.

Dans le cadre d’une télé-réalité, ça apporte certainement quelque chose à la tension entre les participants, participantes et des personnes. Mais qu’en est-il en politique?  Comment ce style de communication de Trump se traduit-il dans un contexte politique et démocratique?

 

Le legs de The Apprentice

Ce legs de The Apprentice persiste et teinte la manière de communiquer du nouveau président américain. De fait, si vous suivez Donal Trump sur Twitter, vous trouverez de nombreux exemples de cette rhétorique polarisante du gagnant/perdant, où perdre devient une tare, plutôt que de signifier un échec dans une trajectoire qui pourrait par ailleurs être valable. À cet égar, une analyse lexicale de chercheurs de l’Université Northeastern pour le compte de Politico est extrêmement éloquente. Selon cette compilation à partir des tweets du compte @RealDonalTrump d’août 2015 à juin 2016, les mots les plus utilisés sont : I. You. Great. Trump.

Là où l’analyse lexicale est encore plus intéressante, selon moi, c’est lorsque l’on s’arrête sur les mots distinctifs, soient ceux qui se retrouvent dans les tweets de Trump de manière récurrente (sans nécessairement dominer le champ lexical), mais qui sont surtout absents des tweets des autres comptes des personnes colistières. Ces mots distinctifs sont : Winner. Failed. Bush. Apprentice. Worst. Nasty. Loser. Bad. Stupid. Ces résultats suggèrent que le perdant comme figure rhétorique importante dans la communication de Trump persiste dans le discours politique, du moins pendant la course électorale. Certains tweets vindicatifs émis depuis l’investiture permettent de penser que le style polarisant de l’homme médiatique, marqué par le lexique de la joute et l’attaque des adversaires, sera également son style de communication politique à titre de président.

 

Vers une confusion et une normalisation de l’outrance?

Trump est maintenant président des États-Unis. Pour probablement quatre ans. Lorsqu’il tweete, il représente désormais une institution démocratique importante et influente. Ses coups de gueule en 140 caractères sont traités comme un communiqué de presse de la Maison-Blanche.

Je postule que la manière de communiquer de Trump entraîne une profonde confusion, qui touche l’institution bien au-delà de la problématique communicationnelle. On parle ici des valeurs démocratiques et de ce que représente la présidence d’un pays. La mise en visibilité des propos, passés et présents, de Trump et l’association de tels propos avec une fonction politique de haut niveau, constituent une forme de légitimation de ces propos. Concrètement, un des problèmes majeurs qui accompagne la manière dont la présidence actuelle communique est la légitimation de la violence, de la misogynie, du racisme.

La redondance de ces propos sur une base quotidienne, repris dans les médias traditionnels et les médias sociaux, contribue à les rendre « normaux », à les banaliser. Nous nous trouvons déjà dans une culture de l’instantanéité. L’analyse et la réflexion cèdent déjà trop souvent le pas à l’opinion et l’émotion dans la couverture journalistique et les discussions politiques que nous avons entre nous.

Est outrancier ce qui est peu crédible parce que démesuré. Est-ce que Donald Trump contribue à l’instauration d’une culture de l’outrance qui est extrêmement inquiétante du point de vue communicationnel et médiatique, mais surtout démocratique?

 

Références :

Andrejevic, M. (2016). The Jouissance of Trump. Television & New Media. https://doi.org/10.1177/1527476416652694

Couldry, N., et Littler, J. (2011). Work, Power and Performance: Analysing the ‘Reality’ Game of The Apprentice. Cultural Sociology. https://doi.org/10.1177/1749975510378191
Elmer, G., et Todd, P. (2016). Don’t Be a Loser. Television & New Media. https://doi.org/10.1177/1527476416652696

Politico Magazine. (2016, juin). I. You. Great. Trump.* A graphic analysis of Trump’s Twitter history, in five slides. http://politi.co/1WqQseO

 

*** Une analyse que j’ai trouvée fort intéressante, menée « pour le plaisir » par un chercheur en big data diplômé de Princeton sur son blogue par rapport aux métadonnées du compte Twiter de Trump : Robinson, D. (2016, août 9). Text analysis of Trump’s tweets confirms he writes only the (angrier) Android half. http://varianceexplained.org/r/trump-tweets/

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